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La moto la plus rapide du monde : 605,698 km/h, et ce que vaut ce chiffre

Le record moto homologué par la FIM est de 605,698 km/h depuis 2010. Pourquoi les 400 km/h d'une Ninja H2R ne comptent pas, et ce que mesure vraiment un record.

Serge Vaillant Publié le 11 septembre 2026 11 min de lecture

Fin juin 2016, un soir, mon fils m’a collé son téléphone sous le nez. Un Turc en cuir, une Kawasaki verte, un pont fermé au-dessus d’un golfe et un compteur qui monte à 400. Il m’a demandé si c’était la moto la plus rapide du monde. J’ai dit oui, comme un imbécile.

La réponse est non, et l’écart n’est pas de dix kilomètres-heure : il est de deux cents. Le record officiel, celui qu’un organisme a chronométré puis validé, est de 605,698 km/h. Il date du 25 septembre 2010, il tient toujours, et la machine qui le détient n’a de moto que les deux roues. Je roule depuis 1987 et j’ai toujours ma Yamaha de 1994 ; aucune des machines dont je parle ici n’est jamais passée entre mes mains, et je ne vais pas te raconter ce que ça fait. Je vais te dire d’où vient chaque chiffre.

605,698 km/hle record moto homologué par la FIM, établi le 25 septembre 2010 et jamais repris depuis

Le record homologué tient depuis septembre 2010, et personne ne l’a repris

La machine s’appelle Top Oil-Ack Attack. Le pilote, Rocky Robinson. Le lieu, le lac salé de Bonneville, dans l’Utah. La date, le 25 septembre 2010. La vitesse retenue par la Fédération internationale de motocyclisme est de 605,698 km/h sur le kilomètre lancé.

168 mètres par seconde. Un kilomètre en six secondes, montre en main.

Dedans, deux moteurs de Suzuki Hayabusa suralimentés, bout à bout. Autour, une coque fermée dans laquelle le pilote est couché, invisible de l’extérieur. Ça ne tourne pas. Ça ne freine pas comme une moto, et ça n’a évidemment pas de plaque. Le règlement de la FIM appelle ça un carénage intégral, division C : le pilote est entièrement enfermé dans la carrosserie. Une moto de route, elle, entre en division A, sans carénage, ou en division B, partiellement caréné.

Seize ans plus tard, le chiffre n’a pas bougé. Ça devrait déjà te dire quelque chose sur la difficulté de l’exercice.

Un record se mesure deux fois en sens inverse, et le vent est compté

Le point qui sépare un record d’une phrase de communiqué est là.

Une tentative sur courte distance, chez la FIM, ce sont deux passages consécutifs en sens inverse, dans un délai de deux heures. Le chronomètre part au premier faisceau du premier passage et s’arrête au dernier faisceau du second. On ne retient pas la meilleure des deux, et la pointe ne compte pas davantage. La vitesse du record se calcule sur le temps moyen des deux passages.

La raison est bête comme chou. Un lac salé n’est jamais parfaitement plat, et il y a toujours du vent quelque part. Descendre dans le sens de la pente avec l’air dans le dos, n’importe qui le fait. Il faut remonter. Le règlement va plus loin : la composante de vent arrière ne doit pas dépasser 5 m/s, soit 18 km/h, sous peine de refus d’homologation. Une brise qui fait claquer un drapeau, et le record saute.

Il y a aussi un contrôle technique de la machine, une classe déclarée à l’avance et des commissaires sur place. Le règlement complet des records de vitesse fait quatre-vingts pages, et c’est ce qui rend le chiffre opposable.

Avec ça en tête, tu tries tout seul les neuf dixièmes de ce qui traîne sur le sujet.

Homologué, relevé, annoncé : trois chiffres qui ne pèsent pas pareil

Un chiffre homologué a été mesuré dans les deux sens par un organisme qui l’a ensuite validé et publié. C’est le seul qu’on peut opposer à quelqu’un.

Vient ensuite le chiffre relevé : un passage réel, souvent filmé, souvent impressionnant, mais dans un seul sens et sans personne pour le contrôler. Il dit ce que la machine a fait ce jour-là, avec ce vent-là, sur cette route-là. Rien de plus, et c’est déjà beaucoup.

Le chiffre annoncé, lui, n’a jamais été mesuré. Il sort d’un calcul de puissance et de démultiplication, parfois d’un service de communication. C’est celui qui voyage le mieux, parce qu’il est toujours le plus gros.

Les prétendantes, et d’où vient le chiffre de chacune

Voilà les machines qu’on te cite quand tu poses la question, rangées par ce qui a produit leur chiffre plutôt que par leur vitesse. Une colonne compte plus que les autres, et ce n’est pas celle des kilomètres-heure.

MachineVitesseAnnéeComment le chiffre a été obtenuCe qu’il vaut
Top Oil-Ack Attack605,698 km/h2010moyenne de deux passages sur le kilomètre lancé, à Bonnevillerecord homologué par la FIM
Voxan Wattman455,737 km/h2021moyenne de deux passages, au Kennedy Space Centerrecord homologué, classe électrique
MTT 420-RR439 km/h2025calcul de démultiplication du constructeurannoncé, jamais mesuré
Kawasaki Ninja H2R400 km/h2016un passage, dans un seul sens, sur un pont fermérelevé, hors de tout registre
Lightning LS-218347,6 km/h2012moyenne de deux passages, machine modifiée pour l’essairecord de catégorie électrique
Suzuki Hayabusa, 1re génération303 à 312 km/h1999essais de presse sur machine non bridéerelevé, valeurs dispersées
Sportives de série bridées299 km/hdepuis 2000limite électronique posée par les constructeursplafond, pas une performance
Dodge Tomahawk480 à 680 km/h2003estimations de porte-parole au salonannoncé, jamais roulé au-delà de 160 km/h

Les 400 km/h de la Ninja H2R n’ont jamais été un record

Reprenons la vidéo de mon fils. Fin juin 2016, sur le pont Osman Gazi qui enjambe le golfe d’Izmit, deux jours avant son ouverture à la circulation, Kenan Sofuoglu atteint 400 km/h sur une Kawasaki Ninja H2R. Vingt-six secondes pour y arriver. Le pont était fermé, la route était neuve, et la vitesse devait être atteinte en moins de trente secondes pour ménager les pneus.

C’est un exploit, et je n’ai aucune envie de le rabaisser. Ce n’est pas un record.

Un seul passage, dans un seul sens, sans organisme pour le valider, sans contrôle de la machine et sans relevé de vent. Et la H2R n’est pas homologuée pour la route : c’est une machine de circuit vendue sans plaque, avec un compresseur, 310 chevaux annoncés et des ailerons. Une machine vendue sans plaque n’a rien à faire dans un classement de motos de route, et sa cousine immatriculable, la H2, est une autre moto.

Voilà pourquoi cette histoire de 400 km/h a fait le tour du monde et pourquoi elle n’apparaît dans aucun registre : elle n’a jamais été présentée pour ça.

Les sportives de série sont bridées à 299 km/h depuis 2000

On arrive ici à ce qui brouille toute la question.

En 1999, Suzuki sort la Hayabusa. Les magazines de l’époque la mesurent entre 303 et 312 km/h selon les essais. La surenchère devient gênante pour tout le monde : les constructeurs japonais et européens s’entendent en 2000 pour limiter électroniquement leurs hypersportives autour de 299 km/h. Rien de signé publiquement, rien d’imposé par un règlement. Un accord entre eux.

Depuis, une sportive de série arrive bridée. Certaines coupent l’accélération, d’autres se contentent d’arrêter l’affichage du compteur à 299 et de montrer des tirets pendant que la machine continue de prendre de la vitesse. MV Agusta s’en est écartée dès 2007 avec une F4 dont le nom même annonçait 312 km/h, d’autres ont suivi depuis, mais l’immense majorité des sportives que tu peux acheter tapent dans le même mur électronique.

299 km/h, c’est 83 mètres par seconde. Un terrain de football dans la longueur, chaque seconde.

Top Oil-Ack Attack 606

Voxan Wattman 456

Kawasaki Ninja H2R 400

Sportive de série bridée 299

En kilomètres-heure, rapportés au record de 2010. La barre marquée est la seule machine de la liste qui se vend avec une plaque.

Conséquence directe : depuis un quart de siècle, « la moto de série la plus rapide » ne départage plus rien. Elles sont plusieurs dizaines à taper la même limite, et l’écart entre elles ne se mesure plus en vitesse de pointe.

L’électrique a son propre record, et il est plus récent

Entre le 18 et le 23 novembre 2021, sur la piste d’atterrissage du Kennedy Space Center, en Floride, Max Biaggi et la Voxan Wattman ont pris vingt et un records du monde. Le plus haut : 455,737 km/h sur le kilomètre lancé, dans la classe des motos électriques partiellement carénées de moins de 300 kg.

Le détail qui m’intéresse est ailleurs. Le GPS de la machine a enregistré une pointe instantanée de 470,257 km/h. Quinze kilomètres-heure de plus que le chiffre homologué. Les deux sont vrais, ils ne disent simplement pas la même chose : l’un est un instant, l’autre est une moyenne validée. Devine lequel des deux se retrouve dans les titres.

Le cas de la Lightning LS-218 est encore plus parlant. En 2012, à Bonneville, elle établit son record avec une moyenne des deux passages à 215,96 mph, soit 347,6 km/h, et une pointe à 218,96 mph. Le nom commercial du modèle, LS-218, vient de la pointe. Pas du chiffre homologué. Et la machine du record roulait avec une démultiplication et un carénage spécifiques, pas dans sa configuration de vente.

Les chiffres qu’on répète sans que personne les ait mesurés

Deux machines reviennent dans toutes les listes, et aucune des deux n’a jamais roulé à la vitesse qu’on lui prête.

La Dodge Tomahawk, présentée au salon de Detroit en 2003, avec son V10 de 500 chevaux. Les chiffres avancés à l’époque allaient de 480 à 680 km/h selon les porte-parole. Aucun essai indépendant n’a jamais été publié, et le constructeur a reconnu qu’en interne, l’engin n’avait jamais été mené au-delà de 160 km/h. Accessoirement, elle a quatre roues : au sens du règlement, ce n’est même pas une moto.

La MTT à turbine, ensuite, et sa version 420-RR annoncée à 273 mph, soit 439 km/h. La formule exacte du constructeur est que la machine est limitée par sa démultiplication à cette valeur. C’est de l’arithmétique de rapport de boîte : ce que la moto ferait si l’air ne freinait pas, si les pneus tenaient et si le pilote restait dessus.

Le mécanisme est le même du côté de la voiture la plus rapide du monde : le chiffre théorique circule dix fois plus que le chiffre mesuré, parce qu’il est plus gros et que personne ne demande jamais comment il a été obtenu.

Comment trier le prochain chiffre que tu croiseras

Trois questions, dans cet ordre, et tu n’as besoin de rien d’autre. Est-ce que la machine a été chronométrée dans les deux sens ? Est-ce qu’un organisme a validé et publié le résultat ? Est-ce que l’engin était dans sa configuration de vente ?

Aucune des huit machines du tableau plus haut ne coche les trois cases. La moto la plus rapide du monde n’est en vente nulle part, et c’est la vraie réponse à la question de mon fils.

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